INVITATIONS AU SPECTATEUR - EVA EN AOÛT

LE SEL DU PRÉSENT

Eva en août surprend par son rythme singulier. Il ne s'agit pas tant pour Jonás Trueba de reproduire la vie quotidienne de façon réaliste, que de faire naître la sensation d'un film au présent, dont la temporalité propre au récit coïnciderait étrangement avec celle, tangible, du spectateur de l'autre côté de l'écran. De ce travail isochronique, nait une œuvre flâneuse qui avance par petites touches impressionnistes, détachée d'une mécanique scénaristique traditionnelle guidée par la causalité. Livrée à la seule logique de l'aléa, de l'accident, la caméra épouse ainsi les émois de l'héroïne et la rend immédiatement familière. Les séquences filmées in extenso s'ouvrent ainsi aux errements ou aux hésitations du langage, si authentiques. Le traitement du son témoigne également d'un film qui se laisse envahir par le réel : de nombreuses scènes extérieures sont filmées à même la rue, parfois au milieu de la foule dont le brouhaha recouvre les dialogues. À côté de ses références directes (les films de Rohmer ou de Hong Sang- soo), Eva en août rappelle ainsi un autre film estival hybride : Ce cher mois d'août de Miguel Gomes, scandé lui aussi par une succession de vrais bals populaires au cœur desquels se confondait le récit d'une initiation amoureuse. Ces bruits du dehors - que le réalisateur oppose au silence de la chambre d'Eva – assourdissent les discussions comme la chaleur madrilène engourdit les personnages. Le sentiment d'immédiateté tient aussi à l'attention portée sur ces corps peinant à se mouvoir. Là où entendre et bouger devient difficile, tout se joue sur les visages des acteurs – véritables auxiliaires de la parole – où l'on peut scruter de discrets regards en coin, des sourires complices ou gênés, des petites hontes passagères... tout un langage non verbal tissé d'affects spontanés comme autant de traces du présent.


UN FILM-CICATRICE

Ces jeux d'acteurs si naturels – qui atteignent leur point d'orgue dans les séquences de séduction - trahissent plus que de la pudeur. La légèreté et l'allégresse de la chronique aoûtienne laissent échapper une dimension bien plus profonde. Le film se déploie sur deux strates temporelles dis- tinctes. Dans la première, au présent donc, un certain apaisement se mélange à la quiétude des vacances : les rencontres sont heureuses et festives, les échanges nourris et les flirts sereins. La seconde, plus infra, appartient au passé des personnages : des amertumes ravalées, de vieilles blessures émergent au détour d'un dialogue ou sous forme de souvenirs lors de retrouvailles inopinées (un ancien amour, une amie perdue de vue). Eva en août s'avance comme un film de l'après, une fois que la douleur et le ressentiment des ruptures se sont cicatrisés. Son charme insouciant est indissociable de la mélancolie diffuse qui enveloppe le parcours de l'héroïne. Il n'est alors pas étonnant qu'un récit si enraciné dans le « ici et maintenant » s'interroge finalement sur la dimension plus spirituelle qui le fonde - ici agrémentée de nombreux motifs religieux, partie intégrante de la culture espagnole – et qui va progressivement réconcilier son héroïne avec elle-même, après l'avoir vue enfin s'ouvrir aux autres. Et ainsi, révéler discrètement ce qui sous-tend ce film intranquille : l'histoire d'une guérison.

Publié le vendredi 16 octobre 2020

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Eva en août

Un film de Jonás Trueba
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